Article ébauché par I. Vodjdani en septembre 2005, complété en octobre 2006 (pour la partie droit d’auteur) et restant largement à développer.
La mise en ligne en octobre 2006 est de la seule initiative de Jérome Joy qui, en tant que coordinateur d’AGGLO, répond au souci de rendre un rapport d’activité à la DAP. L’auteur aurait préféré s’abstenir de publier cet article.
Transactiv.exe se définit d’abord comme un relais : « relais d’activation et d’appréciation de situations artistiques ». Il ne s’agit donc pas d’être à l’origine de nouveaux objets dont la production constituerait en soi une fin. Ni de présumer d’une extériorité qui réduirait les situations en objets d’étude. Si par « situation » il faut entendre les conditions objectives dans lesquelles s’éprouve une expérience esthétique, « l’exercice de la transactivation convertit ces situations en expériences vécues et racontées », ce qui revient à dire que le transactiveur fait corps avec la situation qu’il expérimente [1]. L’accent est donc porté d’une part sur l’implication du sujet dans une situation (attention, immersion, coopération, réflexion), d’autre part sur la formation du récit comme méthode de reconstruction et d’investigation d’une situation, en même temps que mode de transmission d’une connaissance.
Mais Transactiv.exe est un projet trop organique pour pouvoir se résumer en un parcours. Qu’il me suffise de dire que ce qui s’esquissait dans le programme de recherche Agglo, à savoir la perspective de développer, en intelligence avec des artistes-chercheurs venant d’horizons différents, un travail qui prenne appui sur la dynamique et les structures du réseau, a constitué le pas décisif pour donner nom et cohésion à des activités menées jusque là sous des étiquettes séparées (création, recherche, enseignement, médiation, organisation d’expositions, participation au développement de Copyleft_Attitude).
Un tel parcours n’a rien d’exceptionnel. De plus en plus d’artistes sont amenés à endosser les multiples fonctions nécessaires à la vie de l’art, et le travail en réseau favorise cette multifonctionnalité. C’est sans doute là un trait commun à la plupart des personnes réunies au sein d’Agglo. Ce que Transactiv.exe partage avec les membres d’Agglo va donc bien au delà de l’intérêt pour un sujet d’étude ou d’expérience occasionnel [2]. En effet, quiconque a fait l’expérience de ce type de parcours, comprend que l’art procède d’un système complexe et vivant, où pour être dotées de sens, l’oeuvre et l’action (selon le sens que Hannah Arendt donne à ces notions [3] doivent entretenir des relations sans cesse renouvelées suivant les mutations ou l’érosion de l’environnement social et technique. A cet égard, la transmission et la transformation de l’expérience de l’art jouent un rôle primordial. Sans cela il n’y aurait ni oeuvre ni action, mais seulement des marchandises et de l’agitation.
Dans le cadre de l’intitulé générique du projet de recherche Agglo "construction de situations collectives d’invention", Transactiv.exe prend le parti d’affirmer la subjectivité des individus engagés dans des situations collectives, avant d’envisager ce qu’il en est de leur responsabilité dans la construction de ces situations, ou de leur contribution à ce qui s’y invente.
Un des présupposés de transactiv.exe est qu’il ne peut y avoir de construction de situations collectives sans reconnaissance des subjectivités individuelles qui portent la situation. Pour ne pas devenir une imposture ou une fiction totalitaire, la subjectivité collective doit être sans cesse négociée, articulée et confrontée aux subjectivités individuelles. Le processus de singularisation qui permet à l’individu de s’inventer comme un sujet agissant et pleinement investi d’une situation se joue dans cette négociation conflictuelle qui relie le particulier à l’universel, le local au global, le cas de jurisprudence à la loi et l’expérience à l’Histoire.
Le récit (à la première personne) occupe une place centrale dans ce processus. Il constitue la transition entre l’épreuve corrosive et dé-constructrice de l’expérience d’une part, et la délibération publique et re-constructrice d’autre part. Car l’expérience en soi, est une épreuve informe. C’est la construction du récit qui donne forme à la situation et un sens à l’expérience. Pour Transactiv.exe, le récit est un préalable qui précise le cadre des réflexions théoriques et des débats qui se développent avec le temps dans les forums associés à chaque article [4].
Le récit permet au sujet de s’abstraire progressivement d’une situation, par le fait même qu’il s’y représente et s’y raconte. Ce faisant il se l’approprie. Il devient l’auteur, non pas d’une situation objective qui le conditionne comme ses semblables, mais d’une histoire dont il n’était que l’acteur, voire simple figurant ou spectateur. C’est un premier degré de la distanciation que l’on qualifierait de brechtienne : c’est celle du conteur. Ce qui nous intéresse dans cette façon de construire la distance, c’est que la situation proposée ainsi à la réflexion, inclut le sujet et son devenir comme enjeu principal.
La construction narrative décrit un parcours et un mouvement. Il entraîne donc le narrateur dans un devenir qu’il doit inventer par un effort d’élucidation des conflits ou malaises rencontrés dans une situation, pour tenter d’aboutir à un dénouement, et le cas échéant, de poser plus clairement les données d’un problème. Cet effort d’élucidation amènera le narrateur à infléchir les stéréotypes comportementaux ou esthétiques qui normalisent son rapport aux situations. Les nouveaux modèles qu’il laisse ainsi entrevoir peuvent à leur tour nourrir l’imaginaire collectif. C’est en ce sens que le travail du récit peut offrir des analogies avec la jurisprudence.
Raconté, ce travail d’élucidation présente indubitablement des vertus pédagogiques. L’acte de raconter est fortement contaminant. Les histoires sont des choses que l’on colporte, adapte ou réinvente assez aisément. L’agrément lié au récit, l’éventuel apaisement que le dénouement du récit apporte à un conflit, en somme le processus même de la construction narrative est un mouvement que tout un chacun a envie de reproduire et de réinventer.
Parce qu’il décrit un mouvement, le récit permet de surmonter la réification des dispositifs artistiques en objets ou installations. Par ailleurs, le récit, surtout édité sous forme numérique se présente comme un mode de transmission à la fois fluide et convivial. Il n’est pas encombrant et se colporte facilement. Certes, il occupe un temps de lecture que la forme du récit tente de rendre le plus agréable possible. Le suspens lié à l’action, le fait que le récit est porté par une voix et suscite l’empathie, sont des facteurs qui facilitent encore la transmission d’une connaissance fondée sur l’expérience (plutôt que d’un savoir qui se poserait en position d’autorité).
Enfin, pour que ce geste de transmission ne reste pas un voeu pieux, transactiv.exe a choisi de placer tous ses contenus éditoriaux sous Licence Art Libre. Cette licence accorde à chacun l’autorisation de copier et diffuser une oeuvre, ainsi que l’autorisation de créer sous sa propre responsabilité, des versions modifiées de l’oeuvre, tout en respectant le droit de paternité de l’auteur initial.
La question du droit d’auteur
En raison du caractère collectif, collaboratif ou contributif de nombreux travaux, la question du régime du droit d’auteur applicable pour les publications et les travaux d’Agglo s’est posée très tôt. Par ailleurs, la plupart des membres d’Agglo étant des utilisateurs (et parfois développeurs) de logiciels libres, ils étaient naturellement sensibilisés aux problèmes du droit d’auteur et plus particulièrement aux licences libres. Enfin, le choix de publier nos travaux sur internet et la mission de divulgation qui incombe à tout artiste ou chercheur faisait apparaître la nécessité de se déterminer par rapport à cette question.
En mai 2004, j’ai été chargée par les membres d’Agglo de mener une étude comparative des licences libres applicables aux travaux de publication et aux travaux artistiques. L’article de « Comparatif de Licences Libres » qui a été publié sur Transactiv.exe aura permis à chaque laboratoire de se déterminer en connaissance de cause. Cet article est périodiquement remis à jour pour tenir compte de l’évolution des licences et du droit d’auteur. Il est devenu aujourd’hui une référence fréquemment citée dans la communauté du libre.
De décembre 2005 à juin 2006, de nombreux articles et notules ont été consacrés au suivi et à l’analyse des travaux de transposition de la directive européenne (EUCD) dans le droit d’auteur français (DADVSI). Ces éléments ont été publiés au rythme des discussions parlementaires sur le Forum-Info de Transactiv.exe dans 3 fils successifs : 1, 2, 3.
Le Laboratoire Transactiv.exe est coordonné par Isabelle Vodjdani, et comporte des membres permanents qui participent au comité de lecture. On citera par ordre d’implication : Nicolas Thély, Karen O’Rourke, Maria Wutz, Aurélien Michel, Ghislaine Périchet, Monique Hasbani.
Nous remercions tout particulièrement Yves Grenier (professeur de physique à l’ENST de Paris) qui à titre purement amical, consacre un partie de son temps libre à la configuration technique du site.
Outre les membres d’Agglo, Transactiv.exe a également noué des liens avec des contributeurs proches ou distants, artistes, universitaires ou blogueurs.
Voir le plan et liste des publications sur transactiv.exe : http://www.transactiv-exe.org/plan.php3
[1] L’affinité que transactiv.exe entretiendrait avec la théorie de l’énaction formulée par Francisco Varela dans L’inscription corporelle de l’esprit est en cours d’étude
[2] De tels sujets ne manquent pas. A titre d’exemple on pourrait mentionner la coopération avec le labo Reader entamée avec la programmation de la première lecture collective en janvier 2004 à Paris 1, qui a donné lieu à un article collectif suivi d’un travail de réflexion mené sous forme de débat dans le forum associé à cet article. On pourrait également évoquer le travail d’expérimentation, de veille et de réflexion que transactiv.exe poursuit à propos des flashmobs (voir l’article « foule éclair : dans l’antre du réseau » ainsi que de nombreuses notes dans le forum-info), travail qui a rebondi sur une étude de synthèse menée par Bernard Guelton dans le labo Semex. Outre l’aspect collectif des flashmobs et leur ambiguité socio-artistique, il faut rappeler que ce qui a attiré mon attention sur ce phénomène, trouve sa source dans le compte rendu de la conférence de « Howard Rheingold à la Sorbonne », publié sur Transactiv.exe à l’instigation de Jérôme Joy. Par la suite, les accointances créées à l’occasion de cet article avec quelques blogueurs, m’a entraînée dans une assez longue expérience d’immersion dans la blogosphère (voir l’article « J’aime les blogs »). Parallèlement, l’observation des formes de coopération et d’attention pratiquées dans la blogosphère permettaient d’établir quelques analogies avec le mode d’improvisation collective mise en oeuvre dans le jeu du Générateur Poïétique d’Olivier Auber. Aussi avons nous organisé quelques sessions qui nous ont permis de publier un compte-rendu collectif afin d’amorcer une réflexion se basant sur le point de vue des joueurs. Il est fort probable que le développement de cette réflexion nous amènera à entamer des échanges avec le labo Plot, car la question de l’interaction simultanée des joueurs via une interface réseau en temps réel rejoint les sujets d’investigation de Plot. Ce sont là quelques exemples de croisements inter-labos. Mais il ne faut pas oublier que transactiv.exe a aussi ses raisons propres qui rendent nécessaire l’alternance entre des expériences collectives et des expériences que l’on pourrait dire plus solitaires.
[3] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Edition Calmann Levy, 1961-1983.)
[4] en cela nous pourrions suivre Alain Badiou qui distingue l’évènement de la mémoire, comme nous distinguons l’expérience du récit : « L’évènement aboli, nulle mémoire n’en peut être la gardienne. La mémoire est une désévénementialisation, car elle tente de raccorder la nomination à une signification. » « Dès lors, les récits n’ont nulle autre fonction que de proposer des matériaux au doute. Ils sont des fragments de mémoire à dissoudre. [-] Le récit est essentiellement douteux, non parce qu’il n’est pas vrai, mais parce qu’il propose des matériaux au doute (poétique). C’est alors de la prose qu’il s’agit. [-] L’art de la prose n’est pas l’art du récit, ni l’art du doute, il est l’art de la proposition de l’un à l’autre. ». (Alain BADIOU, Petit manuel d’inesthétique, Seuil, 1998, pp 193-194).