Agglo

Technologies du Sujet/Objet

De la critique marxiste de la psychoanalyse de Freud [1], à la mascarade chez Joan Rivière [2] puis Lacan [3], avec les théories de l’identité et les théories féministes, une déconstruction du sujet s’opère. L’éclatement ou la multiplicité pour donner le change à la perspective de relations binaires du genre et de la domination dont l’analyse du regard spéculaire de Laura Mulvey donne un schéma : le signifiant est tributaire du dispositif qui le produit, qui est un système politique, un système social, qui se tient ensemble dans l’attribution du nom de l’auteur qui en ordonne la cohérence du récit.
C’est l’apport des théories postmodernes d’avoir fait éclater le sujet en une cartographie de relations selon laquelle l’identité serait toujours en train de se faire, et également sa perte indéfinie.
Là où la fonction universalisante des modèles dominants échouait toujours, les études postcoloniales, féministes, LGBT, etc. ont voulu repolitiser la psychanalyse, et témoigner de façon différente de la complexité de ce rapport en posant la question d’autres possibilités et d’autres fondements.

A l’épuisement de l’idéalisme classique du « je », répondaient les terminologies de la multiplicité, de la subjectivation et du désir, inaugurant « la crise du sujet » écrit Hélène Védrine [4]. Le structuralisme pense le sujet comme une articulation de discours systématisés, qui le terminent et l’agissent. La psychanalyse de Lacan, avec la linguistique, le structuralisme, l’ethnologie, Freud, décentre le sujet cartésien, non plus dédoublé en lui-même mais dans un autre, cet autre de l’inconscient : « ça parle ». Le sujet n’atteint jamais la signification de ce que ça qui parle dit, qui renvoie au désir toujours différé ou repris dans les normes qui régissent le rapport entre désir et action.
Avec l’impératif kantien selon lequel l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté, le sujet s’émancipait des hiérarchies de la philosophie classique. Il était pensé en termes de droit, le droit inauguré par la violence à propos de laquelle Sartes écrira qu’ « on a raison de se révolter », et au travers des catégories de sujétion et de libération.
Kant posait le problème de l’auto-référencialité, et du dédoublement de la conscience de l’homme empirico-transcendental où la conscience est immédiatement savoir de soi, et où le sujet est à la fois une personne qui pense et une chose étudiée comme un phénomène.
Pour Védrine, Lacan c’est Kant renversé : la transgression à la loi qu’on s’est donnée est liberté, mais il faut aussi que ce soit impossible et savoir cela fait du sujet un sujet réconcilié qui peut suivre l’éthique de ne jamais renoncer à son désir...

Deleuze et Guattari ont opposé à cela un inconscient qui produit des différences et des devenirs, une univocité de l’être exprimée selon des variations, des intensités et des flux, des processus d’individuation et des agencements du désir dont le sujet est un effet. Deleuze cherchera aussi la possibilité d’une troisième voie entre savoir et pouvoir à partir de quoi Foucault pense la subjectivité.
« Ce n’est donc pas le pouvoir, mais le sujet qui constitue le thème général de mes recherches » [5] constatait Foucault dans un entretien avec Dreyfus et Rabinov. L’être humain devient sujet, au sens d’un sujet fixé à une identité produite par les catégories du savoir sur lui. Foucault a proposé avec l’archéologie du savoir, de poser ainsi la question : « Qui sommes-nous à ce moment précis ? » qui rappelle la question de Kant « Qui sommes-nous en tant que témoins du siècle des Lumières ? » et plutôt que la question du « Qui suis-je ? » du sujet universel et non historique de Descartes, la question du comment : « Comment le sujet est-il pris dans des rapports de production, de sens et de pouvoir ? ». C’est à partir des résistances aux systèmes idéologiques, économiques, scientifiques, adminisratifs etc. qui nous fixent à des identités, que Foucault a proposé de répondre à cette question, et qui toutes concernent la circulation du savoir et son rapport au pouvoir.

L’appareil disciplinaire en produisant des catégories, des normes, des savoirs sur l’homme, en le divisant, en effectuant un partage du pathologique et du normal, produit de l’autre. L’homme et son autre apparaissent en même temps dans l’histoire. L’homme empirico-transcendantal est « un mode d’être qui va de lui-même qui réfléchit à la pensée par laquelle il la resaisit et inversement de cette pure saisie à l’encombrement empirique, les expériences qui échappent à elles-mêmes, l’horizon silencieux de la non pensée... » [6], et qui appelle sans cesse à la connaissance de soi. La pensée moderne qui transforme le mode d’être de ce sur quoi elle réfléchit, ne pense donc jamais cet impensé.
Cette réflexion a beaucoup été reprise et commentée par les courants féministes et muticulturalistes. Il fallait repenser l’identité, et tout ce que les modèles universalistes et essentialistes de l’identité et ontologiques du sujet ne pensait qu’en creux par exclusion. C’était une ouverture vers une pensée de l’identité et du sujet où ils sont avant tout des constructions sociales et politiques. Ces courants ont discuté de la possibilité de fondements égalitaires de la reconnaissance des identités. Etait-ce un danger d’homogénéisation des systèmes démocratiques ? Chaque identité doit-elle s’autonomiser et recevoir un traitement particulier ? Pour Taylor, représentant du multiculturalisme, c’est une discussion qui porte sur l’évaluation des valeurs, parce qu’avec Nietzsche, Foucault, Derrida, aucune instance extérieure à une culture ne pourrait en évaluer la valeur [7].
Pour les Queer théories, l’identité est une performance sans cesse actualisée du sujet qui s’institue dans le langage : la performance plutôt que la libération résumera Marie-Hélène Boursier [8]. Les Queer théories reprennent la définition de la performativité du langage d’Austin, puisqu’avec Austin, le langage vaut pour le droit [9]. Avec la notion pragmatique de l’action dans le langage qui considère l’effectivité des conventions sociales qui y sont inscrites, la performance, heureuse ou malheureuse en fonction de ce que l’énonciateur en produit les énoncés dans les circonstances appropriées instituent le sujet, et que les Queer théories renversent en un énoncé performatif qui produit ses propres conventions.
Les Queer théories ont réuni des idées des mouvements féministes pro-sexe et des théories de l’identité, qui déconstruisaient les modèles essentialistes et ontologiques du sujet et les dichotomies des genres actif/passif, dominant/dominé, objet/sujet, etc. Pour les Queer théories, l’« irrésolu de la part étrangère » en chacun de nous, l’impensé du sujet de Foucault, n’est pas naturalisable, et en aucun cas ne saurait être extérieur à la culture.

Pour Butler, c’était une fausse piste pour les théories féministes d’avoir imaginé un sujet « femmes », une catégorie « femmes », qui serait le sujet d’une politique féministe : il n’y a pour elle pas de sujet avant l’action, mais une action qui construira un sujet, ni une structure préétablie du rapport de soi aux actes, mais la variabilité discursive d’une construction réciproque [10].
Cette affirmation change le sens de la politique qui ne repose alors plus sur la définition des intérêts et des besoins d’un sujet. Plus, pour Butler, le fait que toute situation historique puisse être toujours plus détaillée montre qu’existe toujours un supplément du sujet, qui n’est donc jamais définitivement fixé à une identité en termes de capacité d’agir. L’identité dés lors est toujours en cours de signification, à propos de quoi Butler a souhaité avancer la proposition qu’alors les conditions de possibilité de dire « je » s’instituent dans le langage en tant qu’il est un medium extérieur.
Pour Hegel, Marx, Lukacs, et dans les discours de la libération comme dans toute la tradition épistémologique occidentale, écrit-elle encore, la reconnaissance de soi est conditionnée par une adéquation entre le « je » qui est au monde comme un objet et pour qui le monde est un objet, une dichotomie sujet/objet, du « je » et son « Autre ».
Les politiques de l’identité auront hérité de cette opposition binaire, mais en passant du discours épistémologique sur l’identité à un discours construit à partir de pratiques de signification où le sujet est toujours en train de se faire, le discours épistémologique du sujet ne devient plus que l’une des pratiques signifiantes possibles, de même que la capacité d’agir plutôt que d’être articulée à une identité déterminée, relève d’un mouvement de resignification constant.
L’identité devient une pratique signifiante, où le « je » est un « processus régulé de répétitions » où la capacité d’agir serait alors celle de produire des variations dans cette répétition. Pour Butler, c’est ici que peuvent être déstabilisés les identitarismes, et être inventée une pratique politique.

Béatrice Rettig 2006.

[1] Laura MULVEY, « Visual Pleasure and narrative cinema », Screan 16.3, Automne 1975, Visual and other pleasures, Bloomington, Indianapolis, Indiana University Press, 1989.

[2] Joan RIVIÈRE, « Womanliness as mascarade », IJP X, 1929, tr fr, « La féminité en tant que mascarade », Féminité mascarade : études psychanalytiques, sous la direction de Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, 1994.

[3] Jacques LACAN, Le Séminaire X, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.

[4] Helène VÉDRINE, Le Sujet éclaté, Le Livre de poche, 2000.

[5] Hubert DREYFUS et Paul RABINOV, Michel Foucault : Un Parcours philosophique, The University of Chicago Press, 1982,1983, tr fr, Gallimard, 1984.

[6] Michel FOUCAULT, Les Mots et les choses, Archéologie des sciences humaines, Gallimard, NRF, 1966.

[7] Charles TAYLOR, Multiculturalism and the politics of recognition, Princeton University Press, 1992, tr fr, Multiculturalisme : Différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994.

[8] Marie-Hélène BOURSIER, Queer Zones, Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Balland, 2001.

[9] John L. AUSTIN, How to do things with words, Oxford University Press, 1962, tr fr, Quand dire c’est faire, Seuil, 1970.

[10] Judith BUTLER, Gender Trouble, Routledge, 1990, tr fr, Trouble dans le genre, La Découverte, Paris, 2005.


Agglo, construction de situations collectives d'inventions - http://www.agglo.info