Agglo

Agglo-manifeste

(Ce texte est largement issu des échanges qui ont eu lieu lors de la réunion AGGLO de décembre 2004, ainsi que des remarques et suggestions faites en ligne)

1 - Sur la recherche en art.

La question de la recherche en art, et non seulement sur l’art, n’est pas nouvelle. Cela fait quelques années qu’elle se pose dans les différents cadres institutionnels qui la portent, comme par exemple l’Université, ou dans les structures diverses, centres d’art, associations, collectifs d’artistes, qui, bien au-delà, engagent des expériences et s’interrogent sur les modalités de la création actuelle.

AGGLO apporte à cette réflexion une contribution particulière. L’une des premières manifestations de cette spécificité tient à la façon dont y est traitée la vieille opposition entre théorie et pratique, connaissance et création, science et art.

Dans le prolongement d’un point de vue traditionnel, il nous semble que la recherche, dans le domaine des arts plastiques, tend à être ramenée soit à la production d’un savoir théorique partageable et contrôlable sur un objet rigoureusement déterminé, soit à la quête poursuivie par un praticien dans l’élaboration de son œuvre. Et l’on voit bien comment ces deux interprétations peuvent se traduire sur le plan institutionnel, soit par la considération des écrits théoriques effectués sur tel ou tel sujet, qu’ils soient intégrés dans les formes universitaires de la thèse ou qu’ils fassent l’objet de publications, soit par la reconnaissance des travaux réalisés au cours des années par le praticien et considérés comme l’expression en acte d’une recherche. Ainsi pourrait-on penser distinguer la recherche sur l’art et la recherche en art, ce qui relève de la “science“, de la philosophie ou de la critique et ce qui relève de la pratique. D’un côté l’objectivité d’un savoir méthodologiquement contrôlé, de l’autre la subjectivité d’une expression singulière. On pourra alors hésiter sur ce qui peut paraître un élargissement exagéré de la notion de recherche, dont la source se trouve dans les modalités de l’organisation institutionnelle des savoirs scientifiques, leur reconnaissance comme formes dominantes du savoir et comme modèle de la production universitaire, ou le revendiquer comme une propriété spécifique du champ artistique. Mais il s’agit moins, dans le cas de figure qui vient d’être présenté, et dans lequel nous ne nous reconnaissons pas, de s’interroger sur la réalité de ce qui se joue sur le terrain de la connaissance que de trouver les formes d’une acceptabilité institutionnelle des pratiques. Il s’agit surtout d’éviter d’interroger les fondements idéologiques de cette opposition entre pratique et théorie et de la façon dont elle pèse sur une bonne part de la tradition en esthétique, qui a constitué l’autonomie de l’art en le séparant radicalement du savoir. Il y a, de ce point de vue, une sorte de solidarité logique entre ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, positivisme et romantisme. C’est cette solidarité qui peut sembler se traduire par la tendance à reproduire, quand se pose la question de la recherche en art, la coupure entre ce qui relèverait d’une activité de production de connaissances théoriques et ce qui relèverait d’une activité de production d’oeuvres plastiques. On peut s’interroger sur ce qu’elle conserve de pertinence quand l’histoire des pratiques artistiques comme la logique des démarches de création générée par l’émergence des technologies numériques remettent en question le statut objectal de l’oeuvre d’art, l’évidence de la subjectivité individuelle de l’artiste, et transforment radicalement l’horizon culturel, épistémologique et pratique de la création.

Du point de vue des écoles d’art, dans leur effort de reconnaissance universitaire et d’intégration dans le modèle européen de l’enseignement supérieur, on voit assez bien aussi vers quoi pourrait conduire cette tendance : la recherche y devenant l’affaire des enseignants de culture générale, les artistes enseignants se voyant reconnus sur travaux, au travers de leur oeuvre personnelle - à moins qu’ils ne soient conviés à mener, parallèlement, les deux. Cette évolution nous semblerait dangereuse à plus d’un titre. Elle ferait en tout cas l’impasse sur l’originalité des écoles d’art, la façon dont elles ont nourri l’enseignement sur la dimension cognitive des pratiques artistiques et travaillé à articuler enseignements théoriques et ateliers, proposant les pôles de la pratique et de la théorie non seulement comme des domaines séparés et complémentaires, mais comme des tensions qui traversent le travail artistique et le prolongent dans une pensée à la fois opératoire et critique.

D’un point de vue épistémologique, nous savons que les sciences ne se réduisent pas à la description formalisée d’objets extérieurs prédéfinis, prédécoupés dans la réalité elle-même. Les sciences ont bien des objets extérieurs, mais qu’elles contribuent à isoler, qu’elles constituent comme objets de connaissance. Et les évolutions théoriques qui caractérisent les grandes étapes de l’histoire des sciences sont toujours, en même temps qu’un changement de point de vue, un déplacement des objets du savoir. Il existe une solidarité entre les formes de la recherche et ses objets. Cette solidarité est encore plus forte quand on sort du cadre de la connaissance spéculative pour s’engager dans le champ des sciences appliquées. Elle devient critique quand on sort du domaine (de ce que l’on appelle véritablement) des sciences pour celui des savoirs et des pratiques qui produisent leurs propres objets.

Cela ne signifie pas qu’il ne saurait plus y avoir là de recherche, mais que les formes de cette recherche ne peuvent éviter d’être interrogées, inquiétées, travaillées par la recherche elle-même.

Adorno s’efforçait, il y a un demi-siècle, de faire apparaître l’historicité de la notion même de l’art. Depuis trente ans, l’art dans son statut, dans ses formes, dans ses moyens, dans ses questions, dans les modalités de son existence et de ses manifestations, n’a cessé de se diversifier et de se transformer. On ne peut plus se satisfaire de concevoir l’art comme une pratique de production d’objets, seraient-ils objets d’une satisfaction désintéressée. L’art est aussi un champ d’expériences, et c’est la notion même d’expérience qui s’y trouve interrogée. La question de la recherche est aussi une expression de ces transformations.

2 - A propos d’AGGLO.

AGGLO est un programme de recherche. C’est aussi un dispositif qui permet l’élaboration, le suivi et le développement de ce programme. Et c’est déjà en tant que dispositif qu’AGGLO pose la question des formes particulières de la recherche en art. Son sous-titre, “construction de situations collectives d’invention”, est significatif de ce double statut de programme et de dispositif - il ne définit pas un objet, mais une attitude, une approche, et un “espace“, une certaine façon d’envisager les pratiques de création et d’invention liées aux technologies numériques et leurs enjeux, ou encore de prendre en compte la spécificité du champ d’interventions, d’échanges, de relations et de socialisation dans lequel s’inscrivent et se métamorphosent les pratiques culturelles, politiques et artistiques en réseau. AGGLO permet l’évaluation des modalités de la recherche dans ces domaines via ce dispositif qui met en réseau des intervenants reliés à différents contextes de l’enseignement, de la pratique, de l’intervention dans le champ social et c’est cette dimension, qui permet l’actualisation et le recroisement des recherches menées, qui doit être prise en compte.

Ainsi, AGGLO n’est pas seulement constitué comme un groupe de travail visant à connaître un objet déterminé en réunissant des compétences complémentaires, mais comme une plate-forme, un échangeur, un filet ou un accumulateur, et ce qui s’y met à l’épreuve est moins un point de vue théorique particulier qu’une forme de reconnaissance croisée et collective d’un ensemble d’investigations, de mises en oeuvres et de démarches.

Le contexte dans lequel nous nous trouvons de la réforme des enseignements supérieurs dans le cadre européen et de la reconnaissance des écoles d’art comme organismes d’enseignement supérieur ainsi que le réétayage des cursus universitaires, contribue à la prise en compte d’une démarche dont l’originalité est d’autant plus forte qu’elle n’est pas une démarche de circonstance et qu’elle ne va pas à l’avance chercher ses modèles dans les modalités de la recherche telle qu’elle s’effectue dans le seul cadre universitaire.

S’il s’agit d’un programme, celui-ci se réalise d’abord en dessinant une configuration d’ateliers distincts qui détermine moins l’architecture d’un ensemble justifié par sa cohérence interne qu’un espace de croisements et de convergences potentiels, une sphère de circulations et d’explorations proposée au regard de chaque participant comme de chaque visiteur extérieur. Les laboratoires servent alors de révélateurs à des recherches ou des démarches qui existaient préalablement ou qui y trouvent un espace adapté de réalisation. C’est un ensemble aggrégatif qui fonctionne moins par l’effet d’addition des éléments que par la façon dont ces éléments balisent des territoires, soulèvent des questions théoriques ou pratiques, proposent des formes d’action ou sont capables de faire apparaître des situations. AGGLO est donc un dispositif dynamique au sens où il vaut moins par ce qu’il accumule que par ce qu’il transforme, par ce qui y circule d’initiatives, de points de vues, d’aperçus et d’ouvertures sur des pratiques et des formes en réseau. Dans sa structure même, le programme AGGLO veut que le dispositif soit susceptible de se transformer, d’évoluer, d’accueillir de nouveaux contributeurs et d’en voir d’autres partir. De la même façon, la légitimité des recherches qui s’y conduisent ne tient pas au cadre institutionnel qui les porte, mais à la façon dont elles permettent d’interroger les pratiques de création numériques ou en réseau en étant inscrites dans des contextes différents, ceux de l’enseignement et de la recherche autant que ceux, hybrides, des nouvelles plate-formes de l’art contemporain ou du réseau. C’est le territoire qui se trouve ainsi proposé à l’exploration qui constitue l’objet de la recherche d’AGGLO, l’ensemble des situations qui le déterminent, les paramètres théoriques, techniques, esthétiques qui en commandent les modalités et les usages.

L’objet des recherches engagées dans AGGLO est constitué d’abord par la réalité des pratiques collectives engagées dans la société technologique contemporaine. Mais il ne peut être constitué comme objet d’investigation que dans la démarche même de la recherche en tant qu’elle exerce sur le réel un tri, une lecture, un ensemble d’opérations, en tant qu’elle propose des expériences et qu’elle dégage les éléments d’un cadre théorique de connaissance. Cette opération n’engage pas seulement la production d’énoncés discursifs, mais la constitution d’une communauté dans laquelle se distribue du savoir et des savoir-faire. C’est l’une des dimensions du dispositif que constitue AGGLO que de travailler à ce qui peut constituer une telle communauté au sens où l’on parle d’une communauté scientifique.

Jean Cristofol


Agglo, construction de situations collectives d'inventions - http://www.agglo.info